– Tu es nerveux ? 

Qu’est ce qui te fait dire ça ? Je m’apprête à prendre le commandement d’une flotte de vaisseaux interstellaires pour accomplir des missions à haut risque dans un secteur classé Magenta par le service Assurances d’Aqua Megacorp. Qu’est-ce qui pourrait bien partir en couilles, ma chère Wendy ?

Langage, John. Tu as l’air nerveux, c’est tout. Le board nous donne une chance de faire nos preuves. Ne va pas tout foutre en l’air avec une de tes crises d’angoisse. 

Extrait d’une transmission à sa femme du lieutenant Osiris Garland à bord du Coalescence, corvette rattachée à la 34ème Flotte d’Acquisition d’Aqua Megacorp. Sous secteur 14 de la Dentelle du Cygne, 12/03/2412 (calendrier standard).

Et bien nous y sommes, Shannon. Le quadrant Tuket. 22,43 parsecs cubes de débris, de colonies arriérées et de rumeurs sordides sur le trafic de Zbelg. Autant dire qu’on est bien loin du Kansas. 

La Direction nous a refilés entre les pattes un morveux et sa secrétaire en tailleur. Je ne saurais pas te dire lequel des deux me rend le plus nerveux. Lui qui lit les astro-cartes à l’envers en bégayant des trucs qu’il a du voir dans une mauvaise sim d’action, ou elle qui donne l’impression de pouvoir vous tuer avec un taille-crayon ? 

Au moins le boulot ne risque pas de manquer. À la seconde où on a passé le point de saut les propositions ont commencé à surcharger les communications.

On dirait bien que les seigneurs de guerre locaux font la loi depuis leurs petites stations de rien du tout. On est nouveaux dans le quartier alors on va être polis et se présenter aux voisins, en enlever deux ou trois et leur faire cracher ce qu’ils savent sur ce patelin.

En parlant d’infos, j’ai bu un verre avec Mike et Linda du Bureau Minier hier soir. Avant de rouler sous la table ils m’ont fait leur numéro façon on-a-trouvé-le-filon-du-siècle-je-te-jure-cette-fois-c’est-vrai. Faut croire qu’on va se payer une chasse aux astéroïdes.

On l’oublie parfois, mais Aqua MegaCorp c’est aussi le négoce des solutions hydratantes. D’après les registres, Zimia IV devrait encore se trouver dans le coin. Si ces pignoufs n’ont pas eu la bonne idée de terraformer leur boule de sable à coups d’atomiques depuis le dernier contact, on va pouvoir leur fourguer de quoi s’asperger la glissière.

Tout ça sent le gros bonus à plein nez, alors ne te fais pas de bile et embrasse les filles pour moi. 

XXX
Ozzy

Quelque part dans le système Zimia, 13/03/2412 (calendrier standard).

J’ai la flippe. Je sais que ça fait bizarre à dire quand on est au chaud derrière cinq cloisons de blindage jovien et qu’on se contente d’appuyer sur des boutons, mais j’ai le trac. Je vois Wendy qui fronce les sourcils. Elle sait et elle comprend, mais je reste seul aux manettes. Il y a de quoi baliser ceci dit. Le board réclame une hausse minimale du retour sur investissement de 3,2 points ou alors votre cher John Cisco sera bon pour se trouver un boulot de contre-maître dans une mine d’uranium sur Phobos. Autant dire qu’il va falloir faire vite avec peu. 

La projection holographique me renvoie l’image du système Zimia. Quel trou paumé. Un planétoïde de classe 3 (ne me demandez pas ce que ça veut dire), un champ d’astéroïdes qui a l’air d’exciter les techs et quelques habitats pas vraiment déclarés.

On est à peine sortis du point de saut que les alarmes à longue portée se mettent à pousser une gueulante. Nos copains des stations viennent de mettre en batterie leur quincaillerie et envoient le comité d’accueil, la corbeille de fruits en moins. Ils sont encore loin mais je crois que c’est râpé pour ramasser des infos. On trouvera un autre moyen mais c’est pas pour tout de suite.

“Y a pas de malaise” que je lance à la rouquine du poste de tir qui me fusille du regard. Je m’entends bafouiller des ordres et autoriser des déploiements. C’est un peu comme une première galoche. C’est brouillon. Je fais n’importe quoi et pourtant ça marche.

Trois cargos se mettent en route dare-dare pour Zimia IV avec leur chargement de flotte purifiée. En contournant quelques directives je fais sortir l’Amélie II, un ancien transporteur de troupes reconverti en vaisseau de forage. L’heure tourne et on n’a toujours pas palpé un Méga-crédit, mais pour faire du blé faut déjà semer.

Rouquine fait presque un bond dans son siège quand elle annonce que l’Amélie II a un trio de satellites pirates au derche. Planqués dans l’ombre des astéroïdes qu’ils étaient. Ça ressemble à des vieilles navettes Viking de chez Kestrel sur lesquelles on aurait boulonné des canons de récup’. Heureusement, j’avais gardé en réserve une petite surprise: Alexi Ivanov, mon gars sûr qui pilote encore mieux depuis que je l’ai branché avec une ukrainienne de contrebande à 40 degrés. Il débarque du point de saut avec son escadrille de chasseurs, pile poil derrière ces poubelles volantes. Je vous passe les détails mais on a droit à un bel exemple des vertus civilisatrices de l’auto-blaster à plasma sur fond d’hymne à la Mère Patrie.

On dirait que le numéro de haute voltige d’Ivanov a un peu refroidi les locaux. Pas de nouvelles de Zimia IV mais je connais Fred McBride et sans vouloir offenser personne, si vous voulez vendre un truc sans alcool sur une planète hostile, autant envoyer un Irlandais.
Pendant ce temps là les techs m’annoncent que l’astéroïde qu’ils viennent de dégommer suffira pas à couvrir nos frais, et ça c’est mauvais. Ils se portent volontaires pour tenter le coup ailleurs alors j’autorise un saut de puce à quelques secondes lumière. Je suis pas en fonds pour financer une escorte par contre, alors allez-y mollo les gars parce qu’on sera pas là pour sauver vos miches si ça tourne au vinaigre.

Je reçois les images avec un léger décalage mais ça sent plutôt bon. L’Amélie II est en train d’extraire à grande vitesse du fric à l’état minéral et j’entends presque les deux tarés du Bureau Minier sortir les canettes de la glacière en passant du Lynyrd Skynyrd. C’est la liesse sur la passerelle du Coalescence quand l’écran principal se met à afficher les bénéfices qui défilent comme un 14 Juillet. McBride est en train de finir de fourguer la came sur Zimia IV et quand il aura ramené ses fesses au point de saut on pourra tous fêter ça. Ou pas.

Ceux qui font ce boulot et qui ne sont pas (encore) des brutes sans cœur vous le diront: le plus horrible dans tout ça c’est de savoir que vous avez envoyé à la mort des centaines de gens à des millions de kilomètres et que vous n’étiez pas là pour leur tenir la main au dernier moment. Pendant que vous êtes en train de siroter votre café et d’échanger des politesses avec le capitaine, ce sont des techniciens, des pilotes et des agents d’entretien qui prennent une bonne bouffée de vide spatial. Tout ça parce que vous avez lambiné en voulant décaler vers la droite la virgule sur votre bonus trimestriel. C’est ce qui est arrivé à l’Amélie II. En faisant gaffe on…non, j’aurais pu voir cette frégate corsaire. J’aurais pu les prévenir et leur donner l’ordre de sauter immédiatement en faisant une croix sur une partie de la cargaison. On n’aurait sans doute pas pu rentrer dans nos frais. J’aurais été viré. Ç’aurait sans doute été mieux pour Mike Delmont qui serait toujours en vie. Je me demande si la mère de son môme lui racontera un jour que j’ai laissé crever son paternel pour un peu de fric. Wendy m’a dit ce soir là que je pouvais dormir tranquille, et que ce que nous faisons vaut largement quelques sacrifices. Je commence à avoir des doutes. J’ai l’impression qu’on ne fait qu’alimenter ce putain de cycle.

L’Amélie II a finalement réussi à s’échapper, amputé de quelques sections remplies de braves types. On a touché le pactole. Enfin façon de parler. Mon contact à la Direction a reniflé comme le connard méprisant qu’il est quand il a vu les chiffres et m’a dit que j’avais du cul de pouvoir garder mon job. Toi mon pote tu viens de rejoindre la Liste.